
Inspecteur de l’AIEA vérifiant un scellé de sécurité et des systèmes de surveillance dans une installation nucléaire civile. © CS Media.
L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est l’organisation internationale chargée de promouvoir les usages pacifiques de la technologie nucléaire et de vérifier que les matières nucléaires déclarées par les États restent en dehors des programmes d’armement. Créée en 1957 et ayant son siège à Vienne, l’AIEA occupe une position singulière dans le régime nucléaire. Cette position tient au fait que l’organisation agit à la fois comme agence technique, forum diplomatique et mécanisme de vérification.
Cette combinaison est nécessaire parce que la technologie nucléaire est à double usage. D’un côté, la science nucléaire peut produire de l’électricité et des radio-isotopes médicaux. La science nucléaire soutient aussi des techniques agricoles et des applications industrielles. De l’autre, la même base scientifique peut produire de la matière fissile destinée à des explosifs nucléaires. C’est pourquoi le travail de l’AIEA dépasse l’énergie et contribue à organiser la confiance internationale dans un domaine où technologie, souveraineté et sécurité convergent.
Dans ce contexte, le cœur politique du travail de l’AIEA réside dans les garanties nucléaires. Les accords juridiques et les déclarations des États donnent la base de la vérification. Le suivi technique et les inspections aident ensuite l’AIEA à fournir des assurances crédibles. Ils servent à vérifier si les matières et installations nucléaires ont été détournées à des fins militaires. Le système n’élimine pas à lui seul le risque de prolifération. Il augmente néanmoins le coût politique et technique de la dissimulation, crée des signaux d’alerte internationaux et fournit des informations pour les décisions diplomatiques.
Origine et mandat
L’AIEA est née de la tentative de séparer, en termes institutionnels, les usages pacifiques de l’énergie nucléaire de la course aux armes nucléaires. En décembre 1953, le président américain Dwight Eisenhower s’est exprimé devant l’Assemblée générale des Nations unies. Le discours est devenu connu sous le nom d’« Atomes pour la paix ». La proposition consistait à créer une agence internationale capable de stimuler les applications civiles de l’énergie atomique. Dans le même temps, cette agence devait réduire le risque de diffusion de la technologie nucléaire à des fins militaires.
Le contexte était celui du début de la guerre froide. Les États-Unis avaient déjà utilisé des armes nucléaires en 1945. Ensuite, l’Union soviétique a testé sa première bombe en 1949. Après cela, d’autres pays ont commencé à rechercher des capacités propres. Dans cet environnement, la question centrale était de savoir comment permettre l’accès à la technologie nucléaire sans ouvrir la voie à de nouveaux arsenaux.
La solution retenue a préservé le contrôle national sur les programmes nucléaires. Dans le même temps, l’AIEA a été structurée comme une organisation fondée sur des accords, la coopération technique et la vérification. Ainsi, l’agence dépendrait de l’adhésion des États, mais elle créerait aussi des procédures communes pour inspecter les matières et installations soumises aux garanties.
Le Statut de l’AIEA a été approuvé en 1956 et est entré en vigueur en 1957. L’objectif formel du Statut est d’accélérer et d’accroître la contribution de l’énergie atomique à la paix, à la santé et à la prospérité. En outre, l’agence doit veiller, dans les limites de ses compétences, à ce que l’assistance fournie par l’AIEA ne soit pas utilisée à des fins militaires. Cette formulation indique déjà une tension permanente : l’AIEA facilite l’expansion des usages pacifiques du nucléaire, mais doit vérifier que ces usages restent pacifiques.
L’agence est indépendante, mais elle entretient une relation institutionnelle avec le système des Nations unies. L’AIEA présente des rapports à l’Assemblée générale de l’ONU. Lorsque cela est nécessaire, l’agence peut porter devant le Conseil de sécurité des situations de non-respect des obligations de garanties. L’AIEA peut également communiquer des questions liées à la paix et à la sécurité internationales. En ce sens, l’AIEA produit une information technique. Les conséquences politiques les plus dures dépendent toutefois des États et des organes politiques compétents.
Structure institutionnelle
La structure de l’AIEA combine une participation large, une direction exécutive permanente et un Conseil des gouverneurs doté d’un poids décisionnel concentré. La Conférence générale réunit tous les États membres et fonctionne comme l’organe politique le plus large. La liste des États membres de l’AIEA indiquait 181 membres au 4 décembre 2025. La Conférence approuve le budget, élit des membres du Conseil des gouverneurs et discute des priorités générales. De plus, la Conférence donne une visibilité diplomatique aux différends sur l’énergie nucléaire, la sécurité et la non-prolifération.
Le Conseil des gouverneurs réunit 35 membres. Le Conseil de 2025-2026 montre comment l’autorité technique passe par un organe politique renouvelé par rotation. Le Conseil joue un rôle central parce qu’il approuve les accords de garanties, examine les rapports du Secrétariat et délibère sur les cas de non-respect. Lorsque cela est nécessaire, le Conseil transmet également certaines questions à l’ONU. Sa composition cherche à combiner des pays disposant d’une capacité nucléaire importante et une répartition géographique. Dans la pratique, pourtant, le Conseil reflète aussi les différends politiques entre plusieurs groupes. Ces groupes incluent les puissances nucléaires, les pays en développement, les États alliés à de grandes puissances et les pays faisant l’objet d’une enquête. Pour 2025-2026, le président du Conseil était l’Australien Ian David Grainge Biggs.
Le Secrétariat exécute le travail quotidien sous la direction du directeur général. Le personnel du Secrétariat couvre les garanties et la sûreté nucléaire. D’autres équipes traitent de l’énergie et de la science, ainsi que de la coopération technique, des questions juridiques et de l’administration. Rafael Mariano Grossi restait directeur général en 2026 ; la Conférence générale a approuvé son mandat actuel du 3 décembre 2023 au 2 décembre 2027. Le rôle politique du directeur général vient de trois canaux : conclusions techniques, négociations d’accès et rapports au Conseil. L’autorité du directeur général dépend toutefois des mandats approuvés par les États. Cette autorité dépend aussi des accords juridiques qui autorisent les activités de vérification.
Cette architecture produit une combinaison difficile. En premier lieu, l’AIEA doit préserver sa crédibilité technique devant des États qui attendent des décisions fondées sur des éléments probants. En second lieu, l’agence opère dans un environnement diplomatique marqué par des allégations de prolifération, des sanctions et des rivalités régionales. Par conséquent, les rapports de l’AIEA peuvent être techniques dans leur forme, mais ils ont presque toujours des effets politiques.
Fonctions au-delà des inspections
L’AIEA combine les inspections avec le soutien à l’infrastructure internationale des usages pacifiques, de la sûreté nucléaire et de la sécurité nucléaire. Une partie importante du travail de l’agence concerne la coopération technique avec les pays qui utilisent la technologie nucléaire dans plusieurs domaines civils. La médecine et l’agriculture en sont des exemples courants. La recherche et l’industrie utilisent aussi des techniques nucléaires. D’autres projets concernent la gestion de l’eau, la lutte contre les ravageurs et la production d’électricité. Dans cette dimension, l’agence joue un rôle de diffusion des connaissances, des normes et des capacités.
Dans le domaine de l’énergie nucléaire, l’AIEA apporte un soutien aux pays qui exploitent ou envisagent d’exploiter des centrales. Le soutien de l’agence peut concerner la planification énergétique et la formation des autorités de régulation. Il peut aussi couvrir l’évaluation des infrastructures, la gestion des déchets radioactifs et le renforcement des capacités nationales. Cependant, la décision de construire une centrale demeure nationale. C’est pourquoi l’AIEA ne choisit pas le bouquet énergétique des États.
La sûreté nucléaire concerne la prévention des accidents. La sûreté couvre l’exploitation sûre des réacteurs et des installations, ainsi que les matières radioactives et les déchets. Dans ce domaine, l’AIEA élabore des normes, organise des missions d’examen par les pairs et favorise l’échange d’expériences après des accidents ou des incidents. La responsabilité première de la sûreté demeure toutefois celle de l’État et des exploitants des installations.
La sécurité nucléaire a un autre objet. La sécurité porte sur la prévention et la réponse face aux actes malveillants impliquant des matières nucléaires ou radioactives. Ces actes peuvent inclure le vol, le sabotage et l’accès non autorisé. Dans ce domaine, l’AIEA aide à élaborer des orientations, des formations et des formes de coopération. Mais, comme dans le domaine de la sûreté, l’AIEA ne se substitue pas aux autorités nationales de sécurité.
Les garanties forment la dimension la plus directement liée à la non-prolifération. Les garanties ne vérifient pas si une centrale est efficace. Ces instruments n’évaluent pas non plus, en tant que tels, si la politique énergétique d’un pays est adéquate. De plus, les garanties ne garantissent pas qu’une installation soit protégée contre tous les risques physiques. Leur objectif spécifique est de vérifier que les matières nucléaires soumises à des accords restent affectées à des usages pacifiques.
Garanties et relation avec le TNP
Les garanties sont le lien technique entre le droit des États à l’usage pacifique de l’énergie nucléaire et l’obligation de ne pas détourner de matières nucléaires vers des armes. Dans le régime de non-prolifération nucléaire contemporain, ce lien est surtout associé au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Le traité a été ouvert à la signature en 1968, est entré en vigueur en 1970 et a été prorogé pour une durée indéterminée en 1995.
Le TNP sépare les États en deux catégories juridiques. Une catégorie réunit les cinq États reconnus par le traité comme possédant des armes nucléaires :
- La Chine.
- Les États-Unis.
- La France.
- Le Royaume-Uni.
- La Russie.
L’autre catégorie réunit les États non dotés d’armes nucléaires, qui assument l’obligation de ne pas fabriquer ni acquérir d’armes nucléaires. En contrepartie, le traité reconnaît le droit à l’usage pacifique de l’énergie nucléaire. Il inclut également l’engagement d’avancer vers le désarmement.
L’AIEA n’est pas partie au TNP. L’agence a néanmoins reçu un rôle essentiel dans la vérification des obligations des États non dotés d’armes nucléaires. Ces États doivent conclure avec l’agence des accords de garanties généralisées. Ainsi, toutes les matières nucléaires présentes sur leur territoire, sous leur juridiction ou sous leur contrôle sont soumises à la vérification. En pratique, l’AIEA est donc devenue le principal mécanisme international de contrôle technique du régime de non-prolifération.
Les accords de garanties varient selon la position juridique de l’État. Les principaux types sont les suivants :
- Les accords de garanties généralisées, appliqués aux États non dotés d’armes nucléaires qui sont parties au TNP ou à des zones exemptes d’armes nucléaires.
- Les accords d’offre volontaire, conclus avec les cinq États reconnus comme possédant des armes nucléaires par le TNP.
- Les accords de garanties spécifiques, appliqués à certaines matières, installations ou activités dans des États qui ne sont pas parties au TNP, comme l’Inde, le Pakistan et Israël.
La distinction entre accords détermine la portée juridique de la vérification. L’étendue de la vérification dépend de l’accord applicable, de la catégorie juridique de l’État et des obligations acceptées. C’est pourquoi une conclusion relative aux garanties doit toujours être lue dans le cadre du mandat juridique dont dispose l’agence.
Fonctionnement des inspections nucléaires
Une inspection de l’AIEA commence avant l’arrivée des inspecteurs. L’inspection dépend de déclarations, de l’analyse de l’information et d’une planification technique. Les États soumis aux garanties doivent déclarer les matières nucléaires, les installations pertinentes et les activités couvertes par l’accord. Ensuite, l’agence analyse ces déclarations et définit la manière de les vérifier.
La vérification repose sur plusieurs couches. La comptabilité des matières nucléaires et les registres établissent ce que l’État a déclaré. Les inspections, les mesures et les prélèvements confrontent ces déclarations à des éléments physiques. Les scellés, les systèmes de confinement, les caméras et la surveillance à distance aident à préserver la continuité entre les visites. L’objectif est de maintenir une chaîne d’information suffisamment solide pour détecter en temps utile des détournements significatifs.
Dans une installation nucléaire, les inspecteurs peuvent vérifier les inventaires, contrôler les registres et mesurer des quantités de matière. Les inspecteurs peuvent aussi examiner des équipements et installer des dispositifs de surveillance. De plus, dans certaines circonstances, les inspecteurs peuvent prélever des échantillons environnementaux. Les prélèvements environnementaux permettent d’identifier des traces de matière nucléaire qui pourraient indiquer des activités clandestines. Ces traces peuvent subsister après le retrait d’équipements ou le nettoyage de l’installation.
L’AIEA organise ce travail selon un cycle annuel. D’abord, elle collecte et évalue des informations. Ensuite, elle élabore une approche de garanties pour chaque État et chaque installation pertinente. Puis, elle mène des activités de vérification sur le terrain et au siège. Enfin, elle évalue les résultats et publie des conclusions relatives aux garanties.
Les conclusions de garanties ont des portées différentes. Lorsqu’un État dispose d’un accord de garanties généralisées et d’un Protocole additionnel en vigueur, l’AIEA possède une base plus large pour évaluer l’ensemble du programme nucléaire. Dans cette situation, l’agence peut conclure que toutes les matières nucléaires sont restées affectées à des activités pacifiques. Lorsque le mandat est plus restreint, la conclusion tend à couvrir seulement les matières nucléaires déclarées. La différence est décisive, car vérifier les matières déclarées ne revient pas, en soi, à confirmer l’absence de toute activité non déclarée.
L’échelle du système est large. En 2024, l’AIEA a appliqué les garanties dans 190 États ayant des accords en vigueur. La même année, l’agence a mené plus de 3 000 activités de vérification sur le terrain dans plus de 1 300 installations nucléaires et emplacements hors installation. Les chiffres de 2024 montrent que le régime fonctionne comme une infrastructure permanente de surveillance technique. Le régime dépasse donc la réponse exceptionnelle aux crises nucléaires.
Le Protocole additionnel et sa non-universalité
Le Protocole additionnel a accru la capacité de l’AIEA à rechercher des indices de matières et d’activités nucléaires non déclarées. Son adoption est toutefois restée volontaire plutôt qu’universelle. L’expérience de l’Irak au début des années 1990 a révélé une faille grave. Les accords traditionnels de garanties étaient plus efficaces pour vérifier les matières déclarées que pour détecter des programmes clandestins. La crise liée à la Corée du Nord a renforcé la même préoccupation. Sans accès suffisant et sans coopération, l’agence aurait des difficultés à se former une vision complète du programme nucléaire d’un État.
La réponse institutionnelle a été le Modèle de protocole additionnel, approuvé en 1997. Le Protocole additionnel complète l’accord de garanties. Son objectif est de donner à l’AIEA des informations plus larges, davantage de possibilités d’accès et des instruments de vérification plus solides. Pour cela, il exige des données sur plusieurs domaines :
- Certaines parties du cycle du combustible nucléaire.
- Les activités de recherche-développement.
- La fabrication d’équipements sensibles.
- Les mines et les usines de concentration d’uranium.
- Les exportations et importations pertinentes.
Avec le Protocole additionnel, l’AIEA peut aussi procéder à des accès complémentaires dans des lieux précis. La prérogative d’accès a des limites juridiques : l’accès doit suivre les obligations acceptées par l’État. En conséquence, l’agence est mieux placée pour lever des doutes et confirmer la cohérence des déclarations nationales.
L’adoption du Protocole additionnel reste inégale. Au 30 juin 2025, la page de l’AIEA sur le Protocole additionnel indiquait qu’il était en vigueur pour 144 États et Euratom. De nombreux pays voient cet instrument comme une étape normale du renforcement de la non-prolifération. D’autres le traitent toutefois comme une obligation supplémentaire et facultative. La raison est juridique : le TNP exige des accords de garanties généralisées des États non dotés d’armes nucléaires. En revanche, le Protocole additionnel reste en dehors des conditions universelles de participation au traité.
La résistance au Protocole additionnel s’explique par plusieurs raisons politiques :
- Certains gouvernements affirment que des inspections plus intrusives peuvent exposer des secrets industriels, scientifiques ou stratégiques. Cette préoccupation apparaît surtout lorsque le pays maîtrise des parties sensibles du cycle du combustible nucléaire.
- Certains États participent déjà à des mécanismes régionaux ou bilatéraux de comptabilité et de contrôle des matières nucléaires. Ces États font donc valoir que ces mécanismes soutiennent aussi la transparence.
- Les pays non dotés d’armes nucléaires associent souvent ce thème à la lenteur du désarmement nucléaire des puissances reconnues par le TNP.
Le débat brésilien illustre cette logique sans modifier la règle générale du système. Le Brésil soutient que le caractère pacifique de son programme nucléaire est protégé par plusieurs instruments juridiques :
- Les normes constitutionnelles.
- Le TNP.
- Le Traité de Tlatelolco.
- L’Accord quadripartite conclu entre le Brésil, l’Argentine, l’ABACC et l’AIEA.
De plus, la diplomatie brésilienne traite habituellement le Protocole additionnel comme une obligation facultative, et non comme une exigence automatique de bonne foi en matière nucléaire. Selon cette lecture, une demande d’engagements supplémentaires envers les pays non dotés d’armes nucléaires renforcerait une asymétrie déjà présente dans le régime si elle ne s’accompagnait pas d’une avancée proportionnelle du désarmement des pays dotés d’armes nucléaires.
Le soupçon visant des programmes clandestins n’est qu’une raison de la non-universalité du Protocole additionnel. La question exprime aussi un différend sur l’équilibre des obligations, la protection technologique et la distribution des coûts dans le régime de non-prolifération. Pour autant, du point de vue technique de l’AIEA, l’absence du Protocole additionnel limite la capacité d’offrir des assurances plus larges sur l’absence de matières et d’activités nucléaires non déclarées.
Crises qui ont mis à l’épreuve la vérification nucléaire
Les cas les plus sensibles montrent que l’AIEA produit une information technique tandis que le comportement stratégique reste sous le contrôle des États. L’expérience irakienne après la guerre du Golfe a exposé la difficulté de détecter un programme nucléaire clandestin seulement avec des instruments centrés sur les matières déclarées. En conséquence, cet épisode est devenu l’une des raisons centrales du renforcement du système au moyen du Protocole additionnel.
La Corée du Nord illustre une limite plus sévère. Lorsqu’un État restreint ou met fin à la coopération, l’AIEA perd l’accès direct aux installations et aux matières. L’agence peut continuer à surveiller des signaux extérieurs, à évaluer les informations disponibles et à produire des rapports. La vérification sur le terrain dépend toutefois d’une présence physique et d’instruments installés. Cette vérification exige aussi des registres et une coopération minimale. Sans ces éléments, le contrôle devient incomplet.
L’Iran montre un autre type de tension. Dans ce cas, l’AIEA demeure au centre d’un différend où la vérification technique interagit avec les sanctions, les négociations diplomatiques et la rivalité régionale. L’agence peut mesurer des stocks et vérifier des niveaux d’enrichissement. L’AIEA peut aussi signaler un manque d’accès et relever des incohérences. En juin 2026, Associated Press a rapporté que l’AIEA disait ne pas pouvoir fournir d’informations actuelles sur la taille, la composition ou l’emplacement du stock iranien d’uranium enrichi après des problèmes d’accès dans des installations touchées par la guerre de juin 2025. Cependant, les sanctions et les accords politiques appartiennent aux États. Dans certaines circonstances, les réponses coercitives dépendent aussi du Conseil de sécurité de l’ONU.
L’Ukraine a ajouté une dimension distincte au débat nucléaire récent. La présence d’un conflit armé autour d’installations nucléaires, comme la centrale de Zaporijjia, a soulevé des préoccupations de sûreté et de sécurité. La prolifération n’est qu’une partie du problème dans ces cas. En juin 2026, Reuters a rapporté que l’AIEA avait négocié un cessez-le-feu local temporaire afin de permettre des réparations sur une ligne électrique alimentant la centrale de Zaporijjia. La crise montre aussi que l’AIEA est appelée à agir lorsque la guerre menace l’exploitation sûre d’installations civiles. Pour autant, la solution du conflit demeure en dehors de ses compétences.
Ces exemples délimitent la portée de l’agence. L’AIEA peut produire des alertes et des rapports fondés sur la détection, la documentation et la vérification. L’agence ne dispose pas d’une force propre pour imposer l’accès, démanteler des programmes ou appliquer des sanctions. Par conséquent, le pouvoir politique de l’AIEA naît de la crédibilité de ses conclusions. Ce pouvoir dépend aussi de la disposition des États à transformer ces conclusions en pression diplomatique.
Limites politiques et institutionnelles
La principale limite de l’AIEA est que la vérification technique dépend d’une autorité juridique, d’un accès physique et d’une coopération politique. L’agence ne peut appliquer les garanties que conformément aux accords acceptés par les États. Si l’accord est limité, la vérification sera limitée. Si l’État n’accepte pas le Protocole additionnel, l’agence aura moins d’instruments pour enquêter sur des activités non déclarées. Si l’État bloque l’accès ou cesse de coopérer, l’agence peut constater la difficulté. L’impasse relève toutefois de la diplomatie et de la négociation politique.
Une autre limite concerne la mise en œuvre des conséquences. L’AIEA peut signaler des manquements à son Conseil des gouverneurs. Dans les cas pertinents pour la paix et la sécurité, elle peut également porter des questions devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Cependant, les sanctions, les pressions diplomatiques et les réponses coercitives dépendent de décisions politiques. C’est pourquoi deux cas techniquement semblables peuvent recevoir des traitements politiques différents. La différence peut découler d’alliances, de rivalités régionales et des intérêts des grandes puissances.
Il existe aussi une limite conceptuelle. Les garanties sont distinctes du désarmement. Les garanties cherchent à empêcher ou à détecter des détournements de matières nucléaires vers des armes, surtout dans les États qui ont assumé des obligations de non-prolifération. Les arsenaux existants des États qui possèdent déjà des armes nucléaires restent en dehors de cette fonction. La critique selon laquelle le TNP a consolidé une hiérarchie entre les pays dotés d’armes nucléaires et les pays auxquels il est interdit d’en acquérir reste également en dehors de cette fonction.
En outre, la technologie nucléaire conserve des zones d’ambiguïté. L’enrichissement de l’uranium peut avoir une finalité civile, mais il peut aussi réduire le temps nécessaire à une éventuelle option militaire. Le retraitement du combustible irradié et certaines formes de recherche avancée créent des ambiguïtés comparables. Pour cette raison, l’AIEA travaille dans un espace où la même activité peut être à la fois légale, sensible et politiquement suspecte.
Cette ambiguïté explique pourquoi l’agence subit fréquemment des pressions opposées. Certains États veulent des inspections plus intrusives et des conclusions plus dures. D’autres accusent l’AIEA de dépasser des mandats techniques ou de refléter les priorités de pays plus puissants. La crédibilité de l’agence dépend donc de sa capacité à résister à ces pressions. Cette crédibilité dépend aussi de la capacité de l’AIEA à ne pas ignorer les éléments techniques ni minimiser les risques réels.
Conclusion
L’AIEA est un élément central de la gouvernance nucléaire parce qu’elle relie trois dimensions difficiles à séparer : le développement technologique, la sécurité internationale et la confiance diplomatique. Sa fonction est plus limitée que l’empêchement de tout usage nucléaire sensible ou le remplacement des décisions nationales. L’agence crée un système de vérification qui rend plus difficile la transformation de programmes civils en programmes militaires sans détection.
L’agence fonctionne mieux lorsque des accords larges, la coopération des États, l’accès technique et la volonté politique soutiennent ses conclusions. En contrepartie, l’AIEA fonctionne moins bien lorsque des États restreignent l’accès, lorsque le mandat juridique est limité ou lorsque les différends géopolitiques transforment les éléments techniques en objet de blocage diplomatique. Le problème nucléaire plus large dépasse la capacité isolée de l’agence. L’AIEA organise néanmoins une partie essentielle de la réponse internationale à ce problème.
La technologie nucléaire reste nécessaire à plusieurs politiques publiques. Dans le même temps, cette technologie reste sensible pour la sécurité internationale. Tant que cette dualité existera, les garanties, les inspections et la vérification indépendante resteront des instruments centraux pour distinguer la coopération nucléaire légitime du risque de prolifération.