
Une table de négociation avec des responsables civils et militaires illustre la manière dont les pressions extérieures peuvent être interprétées et traitées avant de devenir une politique étrangère. © CS Media.
Le réalisme néoclassique est une approche des relations internationales qui explique la politique étrangère des États par la combinaison entre pressions extérieures et filtres internes. Comme les autres courants réalistes, il part de l’idée que les États agissent dans un système international anarchique, sans gouvernement mondial capable de garantir leur sécurité. En même temps, il rejette l’idée que la distribution internationale de la puissance se transforme automatiquement en décisions de politique étrangère.
Pour cette approche, la position d’un État dans le système international est le point de départ. Cette position crée des pressions qui peuvent venir de changements dans la puissance relative, de menaces militaires ou d’opportunités stratégiques. Toutefois, ces pressions ne deviennent pas d’elles-mêmes une politique étrangère. Avant cela, elles passent par des dirigeants, des institutions et des capacités étatiques.
C’est pourquoi le réalisme néoclassique sert à répondre à une question centrale dans l’étude de la politique étrangère : si deux États font face à des pressions semblables, pourquoi réagissent-ils différemment ? Cette différence peut prendre plusieurs formes. Par exemple, un gouvernement peut s’armer rapidement face à une menace, tandis qu’un autre tarde à le faire. De même, un pays riche peut mettre des décennies à agir comme une grande puissance. Il est également possible qu’un dirigeant exagère un risque extérieur, tandis qu’un autre sous-estime un danger réel. Dans tous ces cas, l’explication réaliste néoclassique se trouve dans l’interaction entre l’environnement international et la politique intérieure.
Origine du réalisme néoclassique
Le réalisme néoclassique s’est consolidé dans les années 1990 comme une tentative d’expliquer la politique étrangère sans abandonner le point de départ réaliste. Le néoréalisme, associé principalement à Kenneth Waltz, avait donné au réalisme une formulation structurelle : pour expliquer les tendances internationales, il fallait observer l’anarchie du système et la distribution des capacités entre les États.
Cette formulation aidait à expliquer des phénomènes généraux, comme l’équilibre des puissances et la compétition entre grandes puissances. Toutefois, elle avait du mal à expliquer des politiques étrangères précises. En effet, la structure internationale peut indiquer qu’un État subit une pression pour réagir. Elle ne détermine pas à elle seule, cependant, si cette réponse prendra la forme d’alliances, de réarmement, de négociation ou d’accommodement avec une puissance rivale.
Le terme réalisme néoclassique s’est imposé avec l’article de Gideon Rose « Neoclassical Realism and Theories of Foreign Policy », publié en 1998. Rose a identifié une famille d’études qui conservait le poids de la puissance relative dans le système international, mais incorporait des variables internes pour expliquer comment des États précis formulent leur politique étrangère.
Le nom de l’approche indique cette combinaison. Elle est réaliste parce qu’elle maintient au centre la relation entre puissance et sécurité dans un système anarchique. En même temps, elle est néoclassique parce qu’elle reprend l’attention du réalisme classique au leadership, à la prudence et à la capacité de l’État. La nouveauté réside dans la tentative d’organiser ces éléments dans une chaîne causale plus explicite.
Comment la théorie explique la politique étrangère
La logique centrale du réalisme néoclassique est que le système international exerce une pression sur les États, mais que la politique étrangère naît lorsque cette pression est interprétée et traitée à l’intérieur de l’État. L’approche travaille généralement avec trois niveaux d’analyse :
- Variables systémiques : puissance relative, menaces extérieures, opportunités stratégiques et changements de polarité.
- Variables cognitives et internes : perception des dirigeants, institutions, capacité étatique et rivalités politiques internes.
- Comportement extérieur : alliances, réarmement, négociation, accommodement ou repli.
Les variables systémiques sont le point de départ parce qu’elles indiquent l’environnement dans lequel l’État doit agir. Cet environnement modifie les incitations et les contraintes. Par exemple, un pays entouré de rivaux affronte des problèmes différents de ceux d’un pays protégé par une géographie favorable et des alliés puissants. De même, un État en déclin relatif interprète les risques et les opportunités autrement qu’un État en ascension.
Les variables cognitives et internes sont appelées variables intervenantes parce qu’elles se situent entre la pression extérieure et la décision finale d’un État. Elles expliquent le processus par lequel une condition internationale est perçue, débattue et transformée en action. Dans ce processus, une menace peut exister dans le système international, mais quelqu’un doit encore l’interpréter comme une menace. De même, la puissance nationale peut exister dans la société, mais c’est à l’État de la mobiliser. En outre, une opportunité extérieure peut être réelle, mais le gouvernement doit avoir l’autorité et le soutien politique nécessaires pour en tirer parti.
Cette chaîne évite deux simplifications. La première consisterait à dire que la politique étrangère vient seulement de l’extérieur, comme si les États étaient des pièces poussées par la structure internationale. La seconde consisterait à dire qu’elle vient seulement de l’intérieur, comme si les partis, les idées ou les groupes sociaux pouvaient tout expliquer sans tenir compte de la puissance et de la sécurité. En rejetant ces deux lectures, le réalisme néoclassique commence par le système international, puis entre dans l’État pour comprendre comment une réponse de politique étrangère est produite.
Variables internes les plus importantes
La perception des dirigeants est décisive parce que les États ne réagissent pas automatiquement à la puissance. En réalité, ils réagissent à la puissance telle qu’elle est comprise par ceux qui décident. Cela apparaît clairement lorsque des gouvernements classent le même acteur extérieur de manières différentes. En effet, une puissance voisine peut être vue comme une menace militaire, un partenaire difficile ou un problème secondaire. Selon la classification adoptée, le type de politique étrangère choisi change aussi.
La perception, cependant, peut être déformée par des informations incomplètes et par l’idéologie. D’autres filtres, comme les mémoires historiques ou les rivalités bureaucratiques, peuvent également modifier la lecture de l’environnement extérieur. C’est pourquoi les réalistes néoclassiques accordent de l’attention aux erreurs de calcul. Dans cette perspective, une décision de politique étrangère peut naître non pas de la menace elle-même, mais de la manière dont les dirigeants l’interprètent sous pression.
La structure institutionnelle définit qui décide, avec quels contrôles et à quelle vitesse. Cette structure peut limiter formellement la décision de politique étrangère, comme lorsque des constitutions et des parlements restreignent l’action de l’exécutif. Elle peut aussi affecter l’exécution, car les ministères, les forces armées et les règles de décision conditionnent la capacité de réponse du gouvernement. Il en découle une tension récurrente. Un exécutif concentré peut agir rapidement, mais il peut aussi se tromper sans résistance interne suffisante. Un système comportant de nombreux points de veto peut empêcher des aventures extérieures, mais il peut aussi retarder des réponses nécessaires.
La capacité étatique détermine si les ressources sociales peuvent être converties en puissance extérieure. Un pays peut avoir une population nombreuse, une grande économie et des ressources naturelles, sans pour autant parvenir à transformer ces ressources en influence internationale. Pour que cette conversion ait lieu, le gouvernement doit lever des ressources, coordonner des bureaucraties et maintenir des instruments d’action extérieure. Cette distinction est centrale dans l’œuvre de Fareed Zakaria, pour qui la richesse nationale n’équivaut pas automatiquement à une puissance étatique disponible.
La relation entre l’État et la société conditionne la mobilisation de ressources humaines, matérielles et politiques. Dans les démocraties, cette relation passe par l’opinion publique, les partis et les coalitions parlementaires. Dans les régimes autoritaires, en revanche, les contraintes tendent à apparaître à l’intérieur même du bloc dirigeant. Des factions internes, des militaires ou des élites économiques peuvent limiter les choix extérieurs même lorsqu’il n’existe pas de compétition électorale ouverte. Par conséquent, dans les deux cas, la politique étrangère dépend de la capacité du gouvernement à obtenir une coopération interne.
La culture stratégique aide à expliquer pourquoi certaines options paraissent acceptables dans un pays et imprudentes dans un autre. Le concept renvoie aux habitudes et aux doctrines par lesquelles une communauté politique interprète l’usage de la force, la diplomatie et le risque. Par cette voie, les idées héritées et les pratiques bureaucratiques influencent la manière dont les gouvernements classent les menaces et choisissent leurs instruments. En ce sens, Jeffrey Taliaferro est l’un des auteurs associés à l’incorporation de ce type de variable dans l’analyse réaliste néoclassique.
Différences avec d’autres théories
Le réalisme néoclassique se distingue du néoréalisme parce qu’il ne traite pas l’État comme une « boîte noire ». Dans le néoréalisme, les caractéristiques internes des États sont souvent laissées de côté pour expliquer les tendances générales du système international. Dans le réalisme néoclassique, ces caractéristiques entrent dans l’explication, car la théorie vise à expliquer des politiques étrangères concrètes.
La différence avec le réalisme classique tient à l’organisation de l’explication. Des auteurs classiques comme Edward Carr et Hans Morgenthau accordaient une grande importance à la prudence, à l’intérêt national et au leadership. Le réalisme néoclassique reprend une partie de cette sensibilité, mais tente de la rendre plus systématique. Pour cela, il formule une séquence causale plus définie : la pression systémique passe par la perception, les institutions et la mobilisation avant d’aboutir à la décision de politique étrangère.
Par rapport au réalisme offensif, associé à John Mearsheimer, le réalisme néoclassique est moins enclin à affirmer que les grandes puissances chercheront toujours à maximiser leur puissance. Il peut accepter que le système international encourage la compétition. La question suivante, cependant, déplace l’analyse vers l’intérieur de l’État : existe-t-il une capacité interne, une perception adéquate et un soutien politique pour agir de manière expansive ?
Par rapport au libéralisme, la différence se trouve dans le point de départ. Les libéraux tendent à mettre l’accent sur les préférences internes, les régimes politiques et les institutions internationales. Les réalistes néoclassiques observent eux aussi les facteurs internes, mais ils les traitent comme des filtres de la pression internationale. Ainsi, les partis, les élites et les institutions importent parce qu’ils modifient la réponse de l’État aux problèmes de puissance et de sécurité.
Enfin, par rapport au constructivisme, la différence réside dans le rôle des idées. Les constructivistes demandent comment les normes et les identités forment les intérêts. Les réalistes néoclassiques peuvent accepter que les idées comptent, mais ils leur attribuent une autre fonction explicative. En général, ils traitent les idées comme des facteurs qui façonnent la perception et la stratégie face aux conditions matérielles.
Réponses aux pressions extérieures
Le réalisme néoclassique est particulièrement utile pour expliquer pourquoi les États ne répondent pas toujours aux menaces comme le prévoirait une théorie réaliste plus simple. En termes réalistes, une menace extérieure peut encourager l’équilibrage, c’est-à-dire la tentative de contrer un rival par des capacités propres ou par des alliances. Un État pratique l’équilibrage interne lorsqu’il augmente ses ressources militaires, technologiques ou économiques. Il pratique l’équilibrage externe lorsqu’il cherche des alliés pour contenir un rival.
La réponse à une menace peut cependant être insuffisante. Randall Schweller est l’un des auteurs associés au concept d’underbalancing, ou sous-équilibrage : des situations dans lesquelles des États menacés réagissent moins que prévu. Dans ce cas, l’explication revient aux filtres internes. En effet, des élites divisées, un État faible ou une lecture erronée de la menace peuvent empêcher une réponse proportionnée.
L’accommodement avec la puissance la plus forte peut aussi se produire. Dans la littérature réaliste, le terme anglais bandwagoning décrit la décision de s’aligner sur la puissance dominante ou menaçante, au lieu de lui résister. Pour le réalisme néoclassique, ce choix ne découle pas seulement de la force extérieure. Il dépend aussi de la peur, de la dépendance, du calcul de survie ou de l’attente de bénéfices.
Le mouvement inverse compte également : une réponse trop forte pour la menace existante. Dans ce cas, l’État peut dépenser plus de ressources que nécessaire ou provoquer des adversaires. Dans des situations plus graves, il peut créer des coalitions contre lui-même ou entrer dans des conflits évitables. Ces écarts montrent le rôle de l’approche. Elle explique des réponses différentes sans écarter le poids du système international, car la pression extérieure compte, mais ses effets dépendent de la manière dont chaque État perçoit la menace, mobilise des ressources et décide.
Exemples d’application
Les exemples les plus utiles pour le réalisme néoclassique sont ceux dans lesquels des pressions extérieures semblables ont produit des réponses différentes. Un cas fréquent est l’ascension des États-Unis à la fin du XIXe siècle. En termes économiques, le pays avait déjà un grand potentiel. Malgré cela, son action internationale plus ambitieuse est venue progressivement. La lecture réaliste néoclassique utilise ce décalage pour montrer que la richesse nationale ne suffisait pas. Pour produire une politique étrangère plus active, il fallait convertir cette richesse en capacité étatique et en instruments politiques.
Un autre exemple apparaît dans la comparaison entre la Chine et le Japon au XIXe siècle. Tous deux ont subi les pressions des puissances occidentales, mais ils ont répondu différemment. Dans ce cas, la différence est passée par la capacité de réorganisation interne. Pendant l’ère Meiji, le Japon a mené de profondes réformes politiques, militaires et administratives. En Chine, la dynastie Qing a rencontré de plus grandes difficultés pour réorganiser son État. Ainsi, la pression extérieure existait dans les deux cas, mais les capacités internes ont produit des réponses distinctes.
La Guerre froide peut également être analysée par ce prisme. Les États-Unis et l’Union soviétique ne réagissaient pas seulement à des indicateurs objectifs de puissance. Entre ces indicateurs et la décision politique se trouvaient des interprétations de dirigeants. C’est pourquoi l’évaluation selon laquelle l’adversaire avançait ou exploitait une fenêtre d’opportunité pouvait modifier les décisions concernant les armements, les alliances et les crises régionales.
Dans le cas brésilien, l’approche peut aider à interpréter des moments de plus grande autonomie diplomatique. Un exemple est le « Pragmatisme Responsable », expression associée à la politique étrangère du gouvernement d’Ernesto Geisel pendant la dictature militaire brésilienne dans les années 1970. Le contexte extérieur favorisait une certaine marge de manœuvre, car il existait une détente entre les grandes puissances et des changements dans l’économie brésilienne. La réponse brésilienne dépendait toutefois aussi de facteurs internes : centralisation décisionnelle du régime militaire et perception selon laquelle le pays pouvait diversifier ses partenariats. De cette manière, la politique étrangère qui en a résulté est née de cette combinaison entre environnement international et calcul interne.
Contributions et limites
La principale contribution du réalisme néoclassique est d’expliquer pourquoi des États placés dans des positions internationales semblables n’adoptent pas toujours des politiques étrangères similaires. Cette différence apparaît parce que les menaces peuvent être perçues différemment, les institutions fonctionnent de manières diverses et les ressources sont mobilisées à des degrés inégaux. L’approche permet d’observer ces différences sans réduire la politique étrangère à des préférences internes isolées.
En outre, la théorie aide à examiner le moment où la réponse se produit. La temporalité importe parce qu’un État peut reconnaître une menace trop tard, tarder à former des alliances ou ne pas réussir à financer le réarmement. En politique étrangère, par conséquent, le retard, la vitesse et la séquence peuvent être aussi importants que l’orientation générale de la décision.
Une autre contribution est de rapprocher la théorie des relations internationales et l’analyse historique. Le réalisme néoclassique fonctionne bien avec les études de cas, parce qu’il exige de reconstruire la séquence entre pression extérieure et décision étatique. Cette reconstruction permet d’observer les dirigeants et les bureaucraties en action. Elle aide aussi à situer les débats internes, les ressources disponibles et les contraintes sociales.
La limite la plus courante, cependant, est la flexibilité excessive. Comme l’approche permet d’inclure de nombreuses variables internes, il existe un risque d’expliquer chaque cas après coup. Le problème apparaît lorsque l’analyse choisit seulement les facteurs qui semblent commodes. Pour éviter cela, une explication réaliste néoclassique doit dire dès le départ quelle pression systémique importe et quelles variables internes doivent être observées.
Une autre limite est la perte de simplicité. Le néoréalisme est plus parcimonieux parce qu’il observe principalement la structure internationale. En incluant des variables internes, le réalisme néoclassique explique davantage de détails, mais devient moins élégant et plus difficile à tester. En somme, sa force est la profondeur ; son coût est la complexité.
Conclusion
Le réalisme néoclassique montre que la puissance pèse dans les relations internationales, mais qu’elle n’agit pas seule. La distribution des capacités crée des pressions sur les États, tout comme les menaces et les opportunités extérieures. Ces pressions ne deviennent une politique étrangère qu’après être passées par des perceptions, des institutions et des capacités internes.
C’est pourquoi l’approche est utile pour étudier des décisions concrètes. Elle aide à comprendre pourquoi des pays réagissent parfois trop tard, réagissent trop fortement ou s’accommodent de la puissance dominante. Elle explique aussi pourquoi des ressources apparemment disponibles peuvent ne pas être utilisées. Son argument central est que la politique étrangère commence dans le système international, mais qu’elle est produite à l’intérieur de l’État.