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Chine-Russie : partenariat stratégique, commerce et limites

Xi Jinping et Vladimir Poutine passent devant une garde d’honneur à Pékin pendant la visite d’État de Poutine en Chine en mai 2024, entourés de soldats en uniforme, de drapeaux et d’un cérémonial officiel qui souligne le caractère étatique du partenariat sino-russe.

Xi Jinping et Vladimir Poutine lors d’une cérémonie d’accueil à Pékin pendant la visite d’État de Poutine en Chine, le 16 mai 2024. Image de Kremlin.ru, sous licence CC BY 4.0.

Les relations entre la Chine et la Russie forment l’un des partenariats les plus significatifs de la politique internationale contemporaine. Les deux gouvernements critiquent la prééminence des États-Unis, défendent un ordre international plus multipolaire et coopèrent dans des enceintes comme le Conseil de sécurité de l’ONU, les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai. Cette proximité ne constitue pourtant pas une alliance militaire formelle. Pékin et Moscou coordonnent des positions, mènent des exercices conjoints, développent leurs échanges et se soutiennent diplomatiquement, tout en conservant une marge d’action propre et en évitant des obligations automatiques de défense mutuelle.

Le partenariat a pris plus de poids après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Les sanctions occidentales ont poussé la Russie vers les marchés, les banques, les technologies et les acheteurs chinois. De son côté, la Chine a trouvé en Russie une source d’énergie, de matières premières et d’appui politique face aux pressions occidentales. Il en résulte une relation d’utilité stratégique réciproque marquée par l’inégalité : Moscou a davantage besoin de la Chine que la Chine n’a besoin de la Russie.

Résumé

  • Le partenariat Chine-Russie combine coordination stratégique et absence d’alliance formelle. Les deux États contestent la direction occidentale et coopèrent dans les institutions, l’énergie et la sécurité, sans assumer d’obligation automatique de défense.
  • Le commerce s’est développé à mesure que les deux économies sont devenues complémentaires sous pression géopolitique. La Russie vend de l’énergie et des matières premières. La Chine fournit des machines, des véhicules, de l’électronique, des biens industriels et une part croissante de l’infrastructure financière russe.
  • La guerre en Ukraine a approfondi la dépendance russe. La Chine n’a pas reconnu les annexions russes, n’a pas rejoint les sanctions occidentales et elle est devenue un canal économique indispensable pour Moscou.
  • Les limites du partenariat apparaissent dans les prix, la technologie, l’Asie centrale, l’Arctique et la méfiance historique. Pékin négocie durement l’énergie, protège son accès aux marchés occidentaux et ne veut pas être entraîné dans les coûts de la guerre russe.

Origines et normalisation

La relation sino-russe a connu des phases très différentes. Au début de la guerre froide, la République populaire de Chine et l’Union soviétique semblaient former un bloc socialiste uni. Moscou a aidé la Chine communiste par la technologie, la planification industrielle et le soutien politique. Cette proximité n’a pas résisté aux disputes sur la direction idéologique, les frontières et l’autonomie stratégique : la rupture sino-soviétique des années 1960 a transformé deux gouvernements communistes en rivaux, et les affrontements frontaliers de 1969 ont montré que l’affinité idéologique ne supprimait pas la compétition de puissance.

La normalisation est venue progressivement après la guerre froide. La dissolution de l’Union soviétique a réduit le différend idéologique et ouvert un espace pour une relation plus pragmatique. En 2001, la Chine et la Russie ont signé le Traité de bon voisinage et de coopération amicale, qui a posé une base politique pour les consultations, le respect de la souveraineté, la coopération économique et le règlement pacifique des différends. La frontière terrestre a été stabilisée, et l’absence de conflit territorial actif a permis aux deux gouvernements de traiter la relation comme une plateforme de coordination.

Sous Vladimir Poutine et Xi Jinping, cette base est devenue plus ambitieuse. La Russie cherchait à retrouver de l’influence internationale après la faiblesse des années postsoviétiques. La politique étrangère de la Chine, de son côté, est devenue plus affirmée à mesure que le pays accumulait de la puissance économique, technologique et militaire. Le rapprochement a grandi à partir d’un calcul commun : chaque côté a vu dans l’autre un moyen de réduire la pression exercée par les États-Unis et leurs alliés.

Ce que signifie le partenariat stratégique

L’expression « partenariat stratégique » désigne une coordination durable sur des sujets à fort impact, non une fusion des intérêts. La Chine et la Russie utilisent cette relation pour renforcer trois messages : l’ordre international doit être plus multipolaire, la non-ingérence doit protéger les régimes contre les pressions extérieures, et les institutions internationales ne devraient pas fonctionner comme les instruments d’une coalition conduite par Washington. Dans la pratique, cette formule donne aux deux gouvernements un langage commun pour contester les sanctions, les critiques relatives aux droits humains et les dispositifs militaires qu’ils associent à la direction des États-Unis.

Cette coordination apparaît dans les votes, les déclarations communes et les forums multilatéraux. Au Conseil de sécurité, les deux pays résistent souvent aux sanctions ou aux résolutions qui autoriseraient une pression extérieure contre des gouvernements alliés. Dans les BRICS, ils défendent une voix accrue pour les économies non occidentales. Dans l’Organisation de coopération de Shanghai, ils relient sécurité eurasiatique, lutte contre l’extrémisme et coopération entre régimes attachés à une souveraineté étatique forte.

Le partenariat reste pourtant en dessous d’une alliance comme l’OTAN ou d’un pacte de défense collective. La Chine et la Russie organisent des exercices militaires conjoints et échangent certaines technologies sans promettre publiquement d’entrer en guerre l’une pour l’autre. Cette distance juridique préserve la valeur politique de l’alignement et réduit le risque que Pékin doive payer automatiquement le prix des conflits russes.

Commerce, énergie et dépendance économique

Le commerce est l’axe matériel du partenariat. Avant 2022, la Russie avait déjà amorcé un « pivot vers l’Est » en réponse aux sanctions occidentales imposées après l’annexion de la Crimée en 2014. Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, ce mouvement a cessé d’être une option parmi d’autres et est devenu une nécessité. La Russie a perdu l’accès à de nombreux marchés, technologies, financements et fournisseurs occidentaux. La Chine est devenue le plus grand acheteur disponible à grande échelle et, en même temps, la principale source de produits industriels.

L’échange est complémentaire. La Russie vend surtout de l’énergie, des métaux, du bois, des engrais et des produits agricoles. La Chine fournit des véhicules, des machines, de l’électronique, des biens de consommation, des composants industriels et des technologies de substitution pour les entreprises qui ont quitté le marché russe. Le commerce bilatéral a atteint environ 240 milliards de dollars en 2023, a établi un nouveau record en 2024, puis a reculé en 2025 autour de 228 milliards de dollars. Cette variation ne supprime pas le changement structurel, car une part croissante de l’économie russe dépend de la demande, de la monnaie, de la logistique et des fournisseurs chinois.

L’énergie montre clairement ce changement. Le gazoduc Force de Sibérie, inauguré en 2019, transporte du gaz russe vers la Chine et doit atteindre une capacité contractuelle de 38 milliards de mètres cubes par an. Le projet donne à la Russie une route asiatique pour une partie de sa production et aide la Chine à diversifier son approvisionnement gazier, avec une asymétrie visible dans la négociation. Moscou veut vendre davantage d’énergie pour compenser la perte du marché européen. Pékin achète à son rythme, en négociant les prix, les tracés et le calendrier sans urgence. Le projet Force de Sibérie 2, destiné à transporter du gaz de Sibérie occidentale vers la Chine via la Mongolie, a avancé lentement. La Chine n’a pas besoin d’accepter n’importe quelles conditions russes.

L’Ukraine et une neutralité favorable à Moscou

La guerre en Ukraine est le principal test du partenariat. Peu avant l’invasion russe de février 2022, la Chine et la Russie ont publié une déclaration décrivant leur amitié comme sans limites. Après l’invasion, Pékin n’a pas reconnu les annexions russes de territoires ukrainiens et a continué d’affirmer le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale. Dans le même temps, la Chine n’a pas rejoint les sanctions occidentales, a repris des critiques visant l’élargissement de l’OTAN et a maintenu un commerce étendu avec Moscou.

Cette position peut être décrite comme une neutralité favorable à la Russie. La Chine évite de se présenter comme partie belligérante et ne veut pas subir des sanctions secondaires qui endommageraient son accès aux marchés occidentaux. Pourtant, son commerce, ses achats d’énergie et son offre de biens industriels réduisent l’isolement russe. Pour Moscou, c’est vital. Pour Pékin, c’est utile tant que cela ne transforme pas la Chine en cible directe d’une punition économique large.

Le problème chinois est diplomatique. La Chine défend souvent la souveraineté, l’intégrité territoriale et le rejet des changements de frontières imposés par la force, principes également centraux dans sa position sur Taïwan. La guerre russe complique ce langage en utilisant des arguments de sécurité et d’identité pour justifier une occupation territoriale. Pékin gère cette contradiction en séparant le principe abstrait de la pratique concrète : il appelle à la négociation, évite de condamner directement la Russie et préserve la relation avec Moscou sans approuver formellement toutes ses revendications.

Asie centrale, Arctique et compétition discrète

La relation Chine-Russie est plus coopérative face aux États-Unis et à leurs alliés. Elle devient plus délicate dans un voisinage commun. L’Asie centrale en est l’exemple le plus clair. Pour Moscou, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan appartiennent à l’ancien espace soviétique, où la Russie conserve des liens militaires, migratoires, linguistiques et politiques. Pour Pékin, la région borde le Xinjiang, fournit de l’énergie et forme un corridor terrestre de l’Initiative des nouvelles routes de la soie.

Les rôles ne sont pas identiques. La Russie dispose encore d’instruments de sécurité et de réseaux politiques anciens. La Chine offre du commerce, du crédit, de l’infrastructure et une demande énergétique. Cette division réduit le conflit ouvert parce que Moscou se concentre davantage sur la sécurité, tandis que Pékin élargit la présence économique. Elle révèle aussi un déplacement de puissance : face aux demandes d’investissements, de routes logistiques et d’accès au marché, la Chine offre souvent plus de ressources que la Russie. L’influence russe reste réelle, mais elle n’organise plus seule la région.

L’Arctique apporte une tension semblable. La Russie est une puissance arctique par son territoire, ses bases, sa flotte et son littoral. La Chine se décrit comme un « État proche de l’Arctique » pour justifier son intérêt pour les routes, la recherche, l’énergie et les minerais. La fonte des glaces accroît l’attention portée à la route maritime du Nord, qui pourrait raccourcir certains trajets entre l’Asie et l’Europe dans des conditions précises. La Russie a besoin de capitaux et d’acheteurs asiatiques pour ses projets arctiques. La Chine veut participer sans dépendre entièrement de l’autorisation russe. La coopération existe, même si Moscou tend à protéger son autorité territoriale et militaire dans la région.

Méfiance historique et asymétrie de puissance

Le partenariat actuel coexiste avec des souvenirs de rivalité. La rupture sino-soviétique, les différends frontaliers et l’ancienne position de l’Union soviétique comme puissance supérieure demeurent en arrière-plan stratégique. Aujourd’hui, la hiérarchie a changé. La Chine possède une économie beaucoup plus vaste, une base industrielle plus diversifiée, un rôle commercial mondial plus large et une capacité supérieure de financer des projets extérieurs. La Russie conserve des armes nucléaires, des ressources naturelles, une expérience militaire, un siège permanent au Conseil de sécurité et une capacité de troubler la sécurité européenne, mais son économie est plus étroite et plus vulnérable aux sanctions.

Cette asymétrie affecte la négociation quotidienne. Moscou veut vendre de l’énergie, obtenir des composants et utiliser des monnaies non occidentales. Pékin achète de façon sélective et transfère peu de coûts vers lui-même. Les banques chinoises deviennent par exemple prudentes quand les sanctions secondaires des États-Unis menacent leur accès au système financier mondial. Les entreprises chinoises occupent des espaces laissés par les entreprises occidentales sur le marché russe tout en cherchant à éviter une exposition excessive. La Chine traite la Russie comme un partenaire stratégique, en gardant ses distances avec une obligation de sauvetage économique.

Du côté russe, la dépendance crée un malaise. La Russie veut être reconnue comme grande puissance indépendante, non comme fournisseur subordonné de matières premières. Plus les sanctions occidentales réduisent les options russes, plus cette autonomie devient difficile à préserver. Le partenariat aide donc Moscou à résister à l’isolement et rend aussi plus visible la perte relative de puissance russe face à la Chine.

Effets sur l’ordre international

Le partenariat Chine-Russie modifie la politique internationale parce qu’il complique la stratégie occidentale consistant à isoler séparément chaque rival. Lorsque les États-Unis font pression sur la Chine, Moscou offre un soutien politique et des ressources. Lorsque l’Occident sanctionne la Russie, Pékin préserve des canaux économiques. Cette coordination forme un réseau flexible qui augmente le coût de la coercition extérieure.

L’effet apparaît aux Nations unies, dans les forums de développement et dans la diplomatie du Sud global. La Chine et la Russie se présentent comme défenseurs de la souveraineté, de la pluralité civilisationnelle et de la réforme de la gouvernance mondiale. Beaucoup de gouvernements non occidentaux abordent les récits russes ou chinois avec prudence, tout en rejetant les pressions visant à les faire rejoindre entièrement des coalitions occidentales. Cet espace intermédiaire donne une valeur diplomatique au partenariat parce qu’il offre un langage et un appui aux pays qui veulent négocier avec plusieurs centres de puissance.

La coordination a toutefois des limites. La Chine dépend beaucoup plus de son commerce avec les États-Unis, l’Union européenne et l’Asie-Pacifique que de son commerce avec la Russie. Pékin ne veut donc pas transformer le partenariat en rupture complète avec les économies avancées. La Russie, de son côté, peut se rapprocher de la Corée du Nord ou de l’Iran d’une manière inconfortable pour la Chine. Le partenariat est fort en raison d’adversaires et d’intérêts partagés. Ses limites apparaissent quand les coûts et les priorités cessent de coïncider.

Pourquoi le partenariat devrait continuer

Les relations Chine-Russie devraient rester étroites tant que trois conditions persistent. La première est la rivalité des deux États avec les États-Unis. La deuxième est le besoin russe d’alternatives économiques à l’Occident. La troisième est l’intérêt chinois à conserver un partenaire continental capable de distraire des ressources occidentales, de fournir de l’énergie et d’appuyer un ordre international moins centré sur Washington.

Cela ne rend pas le partenariat simple ni illimité. La Chine veut la stabilité nécessaire à sa croissance, l’accès aux marchés mondiaux et le contrôle de ses propres risques. La Russie veut la reconnaissance, l’autonomie et la capacité de faire pression sur ses voisins. Ces objectifs se croisent sans se confondre. La relation fonctionne surtout comme une coordination flexible entre deux puissances révisionnistes de types différents : une Chine ascendante et prudente, une Russie plus contrainte et plus portée au risque.

Le point central est donc d’éviter deux erreurs opposées. Le partenariat ne doit pas être traité comme une propagande vide, car il réorganise déjà l’énergie, le commerce, la diplomatie et la sécurité eurasiatique. Il ne doit pas non plus être traité comme une alliance parfaite : l’asymétrie économique, la prudence chinoise et les anciennes méfiances limitent l’engagement mutuel. La force de la relation tient à son utilité. Ses limites apparaissent si cette utilité exigerait que Pékin paie des coûts qui appartiennent surtout à Moscou.

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