
Jardin de coraux observé sur le mont sous-marin Sibelius, à 2 465 mètres de profondeur. Image du domaine public de la NOAA Office of Ocean Exploration and Research, Deep-Sea Symphony: Exploring the Musicians Seamounts, via Wikimedia Commons.
Le Traité sur la haute mer, connu sous le sigle BBNJ, est l’accord international sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des juridictions nationales. Il a été adopté à New York le 19 juin 2023 comme accord d’application de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer et il est entré en vigueur le 17 janvier 2026, lorsque le soixantième instrument exigé par le texte a été déposé. Selon la page officielle de la Collection des traités des Nations Unies, l’accord comptait 145 signataires et 90 parties le 30 juin 2026. Le Brésil l’a signé le 21 septembre 2023 et l’a ratifié le 16 décembre 2025.
Résumé
- Le BBNJ couvre les zones situées au-delà des juridictions nationales : la haute mer et la Zone, c’est-à-dire les fonds marins internationaux et leur sous-sol.
- L’accord complète la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer comme autre accord d’application majeur, aux côtés du régime de la Partie XI et de l’Accord sur les stocks de poissons.
- Ses quatre blocs principaux portent sur les ressources génétiques marines et les informations numériques de séquençage, les outils de gestion par zone, les évaluations d’impact environnemental, le renforcement des capacités et le transfert de technologies marines.
- L’importance politique du traité tient au fait qu’il transforme une zone autrefois gouvernée par de larges libertés et par des institutions fragmentées en un espace doté de règles communes, sans effacer les compétences des organisations sectorielles.
Ce que le BBNJ cherche à résoudre
Le point de départ du traité est simple : la plus grande partie de l’océan n’appartient à aucun État, tout en restant politiquement active. La navigation et les câbles forment l’infrastructure. La recherche scientifique, la pêche et la bioprospection forment la couche économique et cognitive. Toutes ces pratiques dépendent de règles sur qui peut agir, qui doit évaluer les risques et qui reçoit les bénéfices. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer sépare déjà les zones placées sous pouvoir côtier des espaces internationaux et donne des régimes distincts à la haute mer et à la Zone. Elle a été négociée avant les techniques qui transforment aujourd’hui le matériel génétique de grande profondeur en données, savoir et produits.
Cette lacune est importante car la biodiversité marine au-delà des juridictions nationales comprend des écosystèmes concrets et du matériel génétique à valeur scientifique. Les organismes de grande profondeur peuvent intéresser la recherche fondamentale et des secteurs comme les médicaments, les cosmétiques et la biotechnologie. Les États disposant de davantage de capitaux, de laboratoires, de navires de recherche et de capacités de traitement des données peuvent transformer ces ressources en connaissances et en valeur économique beaucoup plus facilement que les pays en développement. Sans règles sur l’accès, l’information et le partage des avantages, la liberté de recherche pourrait produire une concentration pratique des gains.
Le traité répond également à un problème institutionnel : la gouvernance de la haute mer est fragmentée par secteur. Les règles de navigation et de pêche coexistent avec des régimes concernant la pollution, les câbles, la sécurité et l’exploitation minière des fonds marins. Les organisations régionales de pêche traitent de stocks particuliers. L’Organisation maritime internationale réglemente certains aspects de la navigation et de la pollution par les navires. L’Autorité internationale des fonds marins s’occupe des ressources minérales de la Zone. Le BBNJ crée une couche générale pour la biodiversité et préserve la fonction des instruments et organismes existants. Cet équilibre explique une grande partie de la prudence du texte.
Haute mer, Zone et juridiction nationale
En droit de la mer, l’expression "zones au-delà des juridictions nationales" a un sens technique précis. Elle indique des espaces situés hors des zones où les États côtiers exercent souveraineté ou droits souverains. La zone économique exclusive s’étend normalement jusqu’à 200 milles marins à partir des lignes de base. Le plateau continental peut aller au-delà lorsque la géologie le permet. Les droits de l’État côtier sur le plateau concernent le fond et le sous-sol, non la colonne d’eau. Au-delà de ces limites se trouvent deux réalités juridiques distinctes. La haute mer est liée aux libertés de navigation, de pêche, de recherche et de pose de câbles. La Zone a un régime minéral traité comme patrimoine commun de l’humanité.
Cette distinction a été l’un des points les plus difficiles des négociations. Les ressources minérales de la Zone étaient déjà administrées selon une logique internationalisée. Les ressources vivantes et génétiques de la haute mer pouvaient, en revanche, être lues par certains États comme un aspect de la liberté des mers. D’autres, en particulier les pays en développement, soutenaient que la logique du patrimoine commun devait au moins orienter le partage des avantages. L’accord final administre ce débat en réunissant liberté de la recherche scientifique marine, partage équitable des avantages et protection du milieu marin. La coopération, la précaution et la prise en compte des besoins des pays en développement complètent cette formule.
La conséquence pratique est que le BBNJ préserve l’architecture de l’UNCLOS et place la biodiversité au-delà des juridictions nationales sous des procédures communes. Le traité construit des obligations d’information, des rapports, des mécanismes institutionnels et des canaux de coopération. Au lieu de remplacer l’architecture de l’UNCLOS, il tente d’en corriger les angles morts.
Ressources génétiques et information numérique
Le bloc le plus sensible de l’accord concerne les ressources génétiques marines et leur circulation sous forme d’information. Ces ressources incluent du matériel biologique ayant une valeur réelle ou potentielle. Le débat contemporain dépasse toutefois la collecte physique. De nombreuses recherches dépendent d’informations numériques de séquençage. Un échantillon collecté par un navire peut être analysé, déposé dans une base de données, croisé avec d’autres ensembles de données et utilisé par des chercheurs qui n’ont jamais touché l’organisme original. C’est pourquoi la discussion sur les avantages ne pouvait pas rester limitée à l’acteur ayant retiré un échantillon de la mer.
Le texte officiel de l’accord crée des obligations de notification, de transparence et de partage d’information. L’idée est de permettre aux États et aux institutions de suivre les activités liées aux ressources génétiques marines des zones situées au-delà des juridictions nationales. Le traité prévoit des avantages monétaires et transforme les avantages non monétaires en canaux de participation scientifique. Ces canaux comprennent l’accès aux échantillons et aux données, la formation, la coopération entre institutions et le transfert de technologies marines.
Ce point fait du BBNJ un traité environnemental et scientifique à la fois. Un pays peut avoir un fort intérêt à conserver les océans tout en manquant de l’infrastructure qui soutient la recherche océanique avancée. Navires, laboratoires, personnel formé et bases de données font partie de ce blocage. Sans renforcement des capacités, la promesse d’une participation universelle devient une formalité. L’accord tente de réduire cette distance, même si son efficacité dépendra du financement, des institutions de soutien et de la volonté des États les plus capables de partager les connaissances de manière concrète.
Aires protégées et études d’impact
Un autre axe du BBNJ est la création d’outils de gestion par zone, y compris des aires marines protégées. Cet instrument est central pour relier le traité à l’objectif politique de protéger 30% des océans d’ici 2030. Avant le BBNJ, il était difficile d’établir de vastes aires protégées en haute mer à partir d’un processus mondial. Des secteurs spécifiques pouvaient créer leurs propres restrictions, tandis qu’il manquait un mécanisme général capable d’évaluer la vulnérabilité écologique avec l’utilisation durable.
Dans le nouveau modèle, les propositions d’aires protégées pourront être examinées par les organes scientifiques et politiques de l’accord. Les conflits entre usages économiques, recherche, infrastructures et protection environnementale continueront. L’innovation consiste à donner à ces conflits une procédure commune. Une aire protégée en haute mer ne sera pertinente que si elle dispose d’objectifs clairs, de mesures applicables, d’un suivi et d’une forme de mise en œuvre. Le traité fonctionne donc surtout comme plateforme de décision.
Les évaluations d’impact environnemental forment le troisième pilier. Avant d’autoriser ou de mener une activité susceptible de produire des effets significatifs, le BBNJ impose l’évaluation des risques, la communication des informations et l’examen d’alternatives. En haute mer, cette obligation a une dimension particulière : les dommages peuvent toucher des systèmes écologiques partagés et des espèces migratrices dans des espaces sans autorité côtière directe. Le BBNJ cherche à standardiser le moment où une évaluation doit avoir lieu, l’information à produire et la manière dont les résultats doivent être communiqués.
Institutions de l’accord
Le BBNJ crée une architecture institutionnelle centrée sur la Conférence des Parties et sur un organe scientifique et technique. À partir de ce centre, le régime organise le partage des avantages, la mise en œuvre, le renforcement des capacités, l’appui technologique et le secrétariat. Cette architecture est typique des régimes environnementaux modernes : le traité établit des principes et des procédures, tandis qu’une grande partie de son contenu concret sera développée par des décisions ultérieures. La première Conférence des Parties doit se tenir au plus tard un an après l’entrée en vigueur de l’accord, ce qui rend 2026 et le début de 2027 décisifs pour la mise en œuvre.
Cette phase institutionnelle est moins visible que l’adoption du traité, mais elle pourrait être plus importante. La COP devra préciser les procédures relatives aux propositions, aux données et aux rapports. Elle devra décider le financement, les comités, l’accréditation des observateurs et les relations avec d’autres organisations. Son agenda inclut aussi les différends sur le siège du secrétariat, les priorités scientifiques et les formes de soutien aux pays ayant moins de capacités. Un traité peut entrer en vigueur avec de nombreuses signatures et mettre encore des années à produire des changements matériels en mer. La différence entre symbole diplomatique et régime effectif se jouera dans ces décisions.
Le contexte plus large renforce cette urgence. Le BBNJ est lié à l’ODD 14, aux Conférences des Nations Unies sur les océans et à la Décennie des sciences océaniques au service du développement durable. La conférence de 2017 appelait déjà à un instrument contraignant dans le cadre de l’UNCLOS pour la biodiversité au-delà des juridictions nationales. Celle de 2022 a souligné l’insuffisance du financement des océans et des technologies marines. Celle de 2025, à Nice, a maintenu la pression politique pour la ratification et la mise en œuvre. L’accord est entré en vigueur, mais sa promesse dépend de la transformation des engagements en capacité opérationnelle.
Brésil, CLAM et pays en développement
Pour le Brésil, le BBNJ relie le droit de la mer à la politique environnementale, à la science océanique et à la diplomatie du développement. Le pays possède un vaste littoral, participe à l’UNCLOS et a des intérêts liés au plateau continental et à la biodiversité. Dans les négociations, il a cherché à agir à travers le Core Latin American Group, ou CLAM. Ce groupe a rassemblé des pays latino-américains qui ont présenté des positions communes et dialogué avec le G77+Chine, les îles caribéennes et les pays africains. L’objectif était d’empêcher que la gouvernance des ressources génétiques au-delà des juridictions nationales soit limitée à ceux qui disposaient déjà de la technologie.
La position brésilienne a cherché à rapprocher deux vocabulaires juridiques : le patrimoine commun de l’humanité et la liberté de la recherche scientifique marine. Dans les dernières heures de la négociation, le Brésil et la Jamaïque ont contribué à construire une formule de compromis permettant de maintenir les deux. Cette solution n’est pas triviale. Une insistance exclusive sur le patrimoine commun aurait pu inquiéter les pays dotés de secteurs scientifiques puissants. Une insistance exclusive sur la liberté scientifique aurait pu apparaître comme une légitimation de l’appropriation technologique. La combinaison crée une tension et rend en même temps la coopération possible.
La déclaration interprétative brésilienne faite lors de la ratification confirme que le BBNJ doit être appliqué conformément à l’UNCLOS. Pour Brasilia, la nouvelle couche de gouvernance ne modifie pas les droits souverains, la juridiction ou les pouvoirs des États côtiers, notamment en ce qui concerne le plateau continental. Cette position correspond à la préoccupation selon laquelle le régime de biodiversité au-delà des juridictions nationales ne doit pas affaiblir les règles existantes ni entrer dans des zones soumises aux droits côtiers.
Limites et différends politiques
Le traité a un périmètre défini et doit être lu comme un instrument de coordination, non comme une constitution océanique complète. La pêche demeure fortement liée aux organisations régionales et à des instruments propres. L’exploitation minière des grands fonds reste placée sous l’Autorité internationale des fonds marins et au cœur d’un différend politique intense. La pollution plastique, l’acidification, le réchauffement et le bruit sous-marin ont des causes qui dépassent largement le BBNJ. Même dans les aires protégées, les décisions devront coexister avec des activités déjà réglementées par d’autres organes.
La mise en œuvre crée un autre test. La haute mer est immense, coûteuse à surveiller et techniquement difficile à contrôler. Satellites, systèmes d’identification des navires, bases de données scientifiques et coopération entre autorités peuvent aider. Ces instruments ne remplacent pas, à eux seuls, la volonté politique. L’expérience des différends maritimes, comme ceux de la mer de Chine méridionale, montre que les règles juridiques peuvent coexister avec la compétition stratégique. Le BBNJ sera plus efficace lorsque ses procédures seront adoptées par les gouvernements, les communautés scientifiques et les organisations sectorielles.
La transformation reste importante. Jusqu’à récemment, la gouvernance de la biodiversité dans les zones au-delà des juridictions nationales était un projet diplomatique de longue durée, soutenu par des étapes préparatoires et des conférences intergouvernementales. La tâche est désormais institutionnelle : les parties doivent organiser la COP et construire les organes du régime. L’océan n’est pas devenu plus facile à gouverner. Ainsi, la biodiversité de la haute mer dispose désormais d’un régime propre et dépasse l’ancienne dépendance envers des libertés dispersées et des normes sectorielles.
Pourquoi le traité compte
La valeur du BBNJ tient au fait qu’il relie conservation, science et équité. La conservation entre en jeu parce que les zones hors juridiction nationale abritent des écosystèmes vulnérables et connectés au reste de la planète. La science intervient par la dépendance envers des recherches, des données et des technologies que peu de pays contrôlent pleinement. L’équité apparaît lorsque les avantages de la biodiversité marine doivent circuler au-delà des acteurs capables de l’atteindre les premiers.
Sa valeur institutionnelle apparaît dans le renforcement du rôle des Nations Unies comme forum de négociation des biens communs et des problèmes transfrontaliers. L’accord traite rivalités, asymétries et conflits économiques au moyen d’une grammaire institutionnelle. La gouvernance ne tourne plus seulement autour de l’accès à la mer ouverte. Elle exige transparence, évaluation des risques, partage des avantages et participation scientifique.
C’est le véritable déplacement produit par le Traité sur la haute mer. La liberté des mers reste une partie essentielle du droit international. Au XXIe siècle, la liberté sans coopération peut transformer l’ouverture en concentration du savoir et en dommage environnemental. Le BBNJ tente de préserver l’espace ouvert de l’océan tout en créant des devoirs communs pour le protéger. Son succès dépendra moins de l’élégance du texte que de la capacité des parties à financer la science, accepter la transparence et transformer la COP en véritable centre de gouvernance océanique.